Manet a peint Un bar aux Folies-Bergère en 1881-1882, un de ses derniers tableaux avant sa mort en 1883, un des plus beaux. Manet était célèbre, il aimait les femmes, beaucoup auraient payé pour poser pour lui. Malgré le regard vide, il y a de la tendresse dans le portrait de la serveuse, jolie comme un coeur, debout derrière son bar. Que regarde-t-elle ? Vous, spectateur du tableau, bien sûr, tout comme la Joconde ou la Vénus d'Urbino vous regardent. Et pourtant...
Seule la serveuse est réelle, tout le reste du tableau n'est qu'illusion. Derrière elle il y a un grand miroir qui occupe tout l'espace et dans lequel se reflète l'immense salle des Folies-Bergère avec son balcon, et sous le reflet du balcon celui du rez-de-chaussée et sa foule innombrable. Il y a le reflet du bar lui-même, du plateau de marbre, des bouteilles. Tout l'espace derrière la jeune femme n'est que l'image de ce qu'il y a devant elle.
Il y a pourtant quelque chose de bizarre : le reflet de la jeune femme est à droite. Les lois de la perspective voudraient que vous ne puissiez le voir, puisque vous êtes exactement en face d'elle. Elle devrait donc vous cacher sa propre image, le miroir étant strictement parallèle au plan du tableau (on voit même un bout de son cadre doré sur le mur rouge sombre, parallèle au rebord de la table, à la hauteur des poignets). Le reflet de la bouteille de champagne, visible entre le bras et la hanche de la jeune femme est trop à droite. Au lieu de converger vers un point central, les lignes de fuite divergent. Avec une telle perspective, le reflet des oranges sort du cadre du tableau à droite.
Pourquoi Manet a-t-il triché en décalant l'image de la femme vers la droite ? Ca ne peut pas être une erreur, il l'a fait exprès. Dans la glace, le reflet de la serveuse regarde le reflet d'un homme moustachu en chapeau. Manet a triché pour peindre le reflet de cet homme, qui ne peut pas être vous ni vous ressembler. Qui est-il ?
On a appelé ce tableau "Les Ménines de Manet", en référence au tableau de Velazquez et à son célèbre miroir, l'oeuvre la plus commentée de l'histoire de la peinture. On sait que Manet admirait Velazquez. 20 ans après avoir peint "Olympia", sa "Vénus d'Urbino", a-t-il voulu peindre ses "Ménines", celles de son temps ?
1. Reiko le 11/01/2009 à 14:54
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