
Attention ! ceci n'est pas une recette ...
Je vais vous parler du corned beef. Non, il ne s'agit pas de sa recette, personne ne la connaît, sauf les fabricants. Elle est secrète, comme celle du Coca Cola. On sait juste qu'il y a de la viande de boeuf, comme on sait qu'il y a du sucre dans le Coca. Le sujet est plus grave, délicat, et je vais avancer prudemment. Voilà : il y a des gens qui souffrent de dépendance à l'alcool, au shit, à l'héroïne, à la cocaïne, à la colle à rustine. Pour eux, il y a plein d'assoc's, de centres, de structures pour leur venir en aide, les écouter narrer leur plongée en enfer, les désintoxiquer, les soutenir après leur désintoxication, les consoler après leur rechute.
Et bien moi, je souffre d'une dépendance au corned beef, je suis cornedbeefomane ! Je ne peux même pas l'avouer à mon psy (d'ailleurs je n'en ai pas), il me ferait interner administrativement aussi sec, à l'insu de mon plein gré. Il n'existe aucune structure de soin, aucun équivalent de la méthadone pour me soigner. Heureusement, les crises de manque sont très espacées, 1 an, 2 ans voire davantage.
Voilà comment ça se passe. Je fais mes courses dans mon hypermarché favori, et soudain je me
dis en moi-même : "Tiens ! je pourrais prendre du Pâté Hénaff !", vous savez, cette boîte bleue qui sillonne depuis 1907 toutes les mers du monde par caisses entières à bord de tous les bâtiments battant pavillon français, chalutiers, cargos, pétroliers, porte-avions, sous-marins nucléaires - c'est une formidable rente de situation pour les Hénaff de Pouldreuzic - imaginez les fonds marins pavés de millions de boîtes vides Hénaff ! Je suis donc devant le rayon des pâtés et soudain, à moins d'une encâblure, mon regard est attiré par une pile de boîtes de corned beef, dont je ne peux me retenir d'embarquer un exemplaire dans mon caddy, à côté du Hénaff. Remarquez que mon vice n'est pas onéreux, le corned beef étant une des sources de protéines et de matière grasse les moins chères du monde. Le soir même, j'ouvre la boîte, me sers une tranche que je mange avec du pain, et balance le reste à la poubelle, aussi sec.
Vous brûlez de savoir quelle est l'origine de ce comportement ? Voici l'histoire... En 1945, les restrictions alimentaires ne disparurent pas comme par enchantement et je me souviens encore, bien qu'étant petit, des tickets de rationnement de mes parents. Par bonheur, 2 frères de ma mère avaient émigré très jeunes aux Etats-Unis et avaient gardé des contacts avec la famille en Europe. Ils nous envoyèrent donc régulièrement de gros colis de victuailles non périssables, dont évidemment du chocolat (ah cet inimitable chocolat américain ! jamais ni les Suisses ni les Belges n'ont réussi à en fabriquer d'aussi bon ! ) et des boîtes de corned beef.
Le corned beef... Je me rappelle très bien ces boîtes de couleur bleu-ciel de forme tronconique et de section trapézoïdale à angles arrondis avec une petite clé intégrée du côté de la grande base du cône avec laquelle on découpait en la roulant le long de la paroi un long ruban métallique tout autour de la boîte, bref vous voyez ce que je veux dire. Et ma mère démoulait un bloc moelleux d'un superbe rose, qu'elle partageait en tranches égales dont nous nous régalions.
Quelques décennies plus tard, la nostalgie aidant, j'eus envie de retrouver le goût inimitable du corned beef de mon enfance. Jusqu'au jour d'aujourd'hui je n'y ai pas réussi. Seule la forme de la boîte est restée la même. Le goût n'y est plus, même la couleur a changé, une couleur terne de viande cuite. Où est le rose magnifique de mon enfance ? Je crains qu'ils aient perdu la recette, mais je ne me décourage pas : un jour je retrouverai mon corned beef...
2. claire le 13/11/2009 à 09:03
1. Marie Armelle le 22/03/2009 à 20:14
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