Mon Blog > La robe de Madame Moitessier

Le 06/02/2009 à 21:33Peinture - Dessin

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Jean Auguste Dominique Ingres, peintre (1780-1867)
Qui ne connaît ce nom ? Si ce n'est pour sa peinture, c'est pour son violon !
Parce que Ingres, c'est bien connu, avait un violon d'Ingres : le violon, comme par hasard.
Quelquefois le hasard fait bien les choses.



La grande odalisque (1814)

Technique impeccable, beaux drapés, tissus somptueux, belle carnation du modèle. Certains critiques, ayant réussi à compter les vertèbres de la dame, prétendirent qu'il y en avait deux de trop. Mais un peintre de talent comme Ingres peut se permettre certaines déformations, l'histoire de la peinture nous en fera voir d'autres !

Son parcours a été classique : fils d'un sculpteur-peintre-architecte de Montauban, sa formation artistique débute à Toulouse. A 17 ans, il monte à Paris et entre à l'atelier du grand David. Prix de Rome en 1801, il séjourne à la Villa Médicis, puis reste à Rome, puis à Florence jusqu'en 1824. Succès au Salon de Paris en 1824 - il est élu à l'Institut, est nommé professeur à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris en 1829, ouvre un atelier, devient directeur de la Villa Médicis en 1835. Bref : le parfait parcours du peintre officiel parfait.

Ingres était taciturne, ombrageux, intolérant. Son idéal était Raphaël, et donc il détestait les jeunes peintres modernes. Son ambition était de devenir peintre d'histoire, position prestigieuse quasi officielle, qui donnait accès aux commandes de l'Etat. Mais sa faiblesse était la composition des grandes scènes historiques ou religieuses : lorsqu'il en fait, c'est un incroyable fouillis de visages, de bras, de jambes, ça fait désordre, ça part dans tous les sens, tout est peint avec minutie, l'accessoire comme l'essentiel, il n'y a aucune profondeur, les attitudes sont théâtrales et même ridicules.

Cependant Ingres était un superbe dessinateur qui a laissé des milliers d'études et d'esquisses. Il a peint de très beaux nus féminins, souvent avec des distorsions anatomiques étranges : odalisques, baigneuses, dont la Baigneuse Valpinçon qu'on retrouve dans d'autres tableaux, entre autres dans le célèbre Bain turc.

Mais Ingres est avant tout, et très tôt, un extraordinaire portraitiste. Il peint avec une grande netteté le modelé des visages et des mains. Ses modèles sont baignés de lumière, faisant rutiler les tissus et les bijoux des femmes. En Italie, il peint ses amis. A Paris ce sont les gens de la haute société qui posent pour lui. Ingres est célèbre et son talent est reconnu. Voyez les portraits de Monsieur Bertin et de la Comtesse d'Haussonville.

Selon les canons de l'époque, Madame Inès Moitessier était l'une des plus belles femmes de Paris. Son portrait a une histoire. Ingres commence à le peindre en 1852. Puis il s'arrête pour peindre un autre portrait d'elle, debout, en robe noire. En 1856, il retravaille le 1er portrait inachevé. La pose de Madame Moitessier est majestueuse. Le tissu fleuri de sa robe est luxueux et voyant, un exercice de virtuosité pour le peintre. Au fond à droite, un miroir : il est trop sombre pour approfondir la perspective du tableau, il est terne et ne montre que la nuque et la coiffure de la femme. Curieusement, la facture du reflet est moins soignée que celle du portrait, ce qui est habituel chez Ingres.

Voyons maintenant la robe de Madame Moitessier. Avez-vous vu la vilaine tache grise, à hauteur du genou droit ? Non ce n'est pas l'ombre d'un objet projetée sur la robe. Non ce n'est pas un pli du tissu, les contours sont trop nets. Ingres a donc peint une tache sur la robe d'Inès Moitessier. Ce n'est pas moi qui l'ai inventé, c'est Daniel Arasse, qui était un très grand historien et critique de la peinture, qui l'a vu. Il aimait approcher son regard tout près du tableau pour voir les traces du pinceau, les pleins et les déliés, les empâtements des couleurs, les endroits où elles se rejoignent et se mélangent, la vie intime de la peinture.

Ingres avait 76 ans lorsqu'il termina ce portrait. Peut-être éprouvait-il depuis 4 ans un désir violent pour Inès Moitessier, désir lié à ce tableau qui l'empêchait de le terminer ? Peut-être par cette tache perdue dans le motif exubérant de la robe a-t-il marqué son désir inavoué, a-t-il possédé cette femme symboliquement ? Les peintres ont leur façon propre de s'exprimer que nous ne comprenons pas toujours.

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par Jean - tags : Peinture, Ingres, Portrait
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