Qu'est-ce que le peintre nous dissimule ? ...
Portait de Jan Six par Rembrandt (1654)
La 1ère fois que j'ai vu un tableau de Rembrandt, c'était à la Vieille Pinacothèque de Munich, dans les années 70. J'étais avec un ami allemand et nous déambulions de salle en salle, en commençant par les vieux maîtres allemands, leurs sempiternels sujets religieux, les perspectives fantaisistes, les Christ démesurés. Assez ennuyeux, tout ça, mon ami les appelait par dérision les "vieux jambons". Soudain en entrant dans une salle, je vis Rembrandt et ce fut un choc, au point d'oublier les grands formats de Rubens qui eux aussi se trouvaient par là. Quelque chose me fascinait et j'allais littéralement coller mon nez sur un petit portrait d'homme - dans mon souvenir c'était un "Homme au casque d'or", mais je pense que je me trompe, parce que ledit tableau est à Berlin, je crois.
Qu'importe. Là où à distance j'avais vu un détail précis, il y avait un coup de pinceau, on voyait presque les traces de poil, pas de trompe-l'oeil, pas de maquillage, rien de léché : la peinture brute, sans fioriture, inachevée. Il m'avait bien eu, Rembrandt, en me faisant voir des choses qu'il n'avait pas peintes.
Regardez cet autoportrait de 1660 ( avec les 2 cercles du fond pour lesquels on n'a toujours pas d'explication - il y a probablement déjà 2000 thèses publiées à leur sujet ), cet autoportrait donc est superbe, il est l'oeuvre d'un génie avec 40 ans de peinture derrière lui. Son turban par exemple : 3 coups de blanc à la brosse large, et tu as à la fois le modelé des plis et la tache de lumière. Et la palette dans sa main gauche : 2 traits pour chaque pinceau + un point lumineux. Je parie qu'il a passé un doigt sur la peinture fraîche de son épaule gauche pour créer un flou. Croyez-moi, ce tableau est complètement inachevé, et pourtant il n'y manque rien. Tout y est pensé.
Regardez le portrait de Jan Six de 1654, dont le visage est mis en valeur, alors que les vêtements, les brandebourgs de la veste rouge, les manchettes de dentelle, les mains, sont brossés à grands traits, de manière presque impressionniste. Ce n'était pas de la paresse, c'était pensé. Et ses commanditaires admiraient déjà sa manière, puisqu'ils lui demandaient de les peindre. Car Rembrandt était riche, et célèbre dans toute l'Europe, ses tableaux étaient achetés par la cour d'Angleterre, et un Médicis vint à Amsterdam lui rendre visite. Et pourtant il mourut ruiné.
J'ai souvent repensé à mon 1er Rembrandt. Mon idée est qu'il y a une continuité dans l'histoire de la peinture, à travers tous les grands peintres, jusqu'à nos jours. Velazquez, Goya, Turner, Manet, Bacon, Klee, Rothko, Degas, Kandinsky : il y a toujours quelque chose d'inachevé, de non-peint. Toulouse-Lautrec, qui a peint des toiles superbes, sur lesquelles il allait jusqu'à laisser par endroits la trame de la toile nue, s'est exprimé clairement à ce sujet. Peut-être une grande oeuvre de peinture nous oblige-t-elle à faire un pas vers elle, à la recréer pour nous-mêmes, voir ce qu'elle nous cache, pour pouvoir nous l'approprier, l'admirer et l'aimer.
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